Partager:

Témoignage 7 – Christine

Notre expert

Anne Jeger - Psychologue clinicienne

Notre partenaire psychologue clinicienne, Anne Jeger répond gracieusement à toutes les questions que vous vous posez concernant vos problèmes personnels et familiaux.
Question psychologique en ligne ► Anne Jeger, répond par mail à vos questions à jegeranne@hotmail.com ou au 076 373 98 26

Désir d’enfant – infertilité – deuils – fécondité

 

Histoires de femmes et de couples: mort et renaissance

 

Anne Jeger, psychologue clinicienne et thérapeute.

Elle assure le suivi de couples infertiles,

de femmes vivant leur grossesse avec difficultés,

et de couples traversant un deuil périnatal.

 

 

Christine

 

L’histoire débute en 2004, je crois.

 

Une belle histoire entre lui et moi. Nous nous sommes rencontrés en 1998 et dès notre premier rendez-vous, j’ai su que ça allait s’inscrire dans la durée. Je sortais de mon divorce quelque peu désabusée et cassée ; il était marié avec deux enfants (18 et 13 ans). Notre vie ensemble s’est donc construit au fur et à mesure ; chacun s’apprivoisait lentement. Il n’a jamais caché mon existence à sa famille et c’est l’âme tranquille que nous nous retrouvions, chez moi à Lausanne. J’avais arrêté la pilule, non pas par désir d’enfant mais plutôt pour des questions pratiques et j’avais la chance d’être une horloge de précision : mon cycle était très facile à suivre. Par ailleurs, je n’abordais jamais la maternité. D’une part parce que je ne pouvais pas imaginer que quelqu’un aurait envie d’un enfant avec moi et d’autre part parce que je n’étais pas une femme à rêver ma vie autour de la maternité ; études puis travail, passions, indépendance, voyages, etc. C’était autour de cela que ma vie s’était organisée. Je m’étais créée ce monde en laissant de côté une part importante de ma féminité. Cet homme, progressivement, me réconciliait avec elle.

 

Je me souviens d’un soir où il m’a dit qu’il serait le plus heureux des hommes si je tombais enceinte. J’étais scotchée. C’était en 2004. En 2006, nous avons décidé d’acheter une ferme ensemble. Mais toujours rien dans mon ventre…Ont débuté alors des douleurs régulières dans le bas ventre. Mon gynécologue d’alors soupçonnait une endométriose et m’a proposé une intervention chirurgicale. J’ai demandé un autre avis auprès d’un autre gynéco que j’ai finalement gardé car il s’est avéré tout au long un réel partenaire. Ne comprenant toujours pas l’origine de mes douleurs, étonné que je ne tombe pas enceinte, il envisageait lui aussi l’opération mais a souhaité au préalable un spermogramme de mon conjoint. Je tremblais à l’idée de lui demander un tel examen…J’étais tétanisée. J’ai réussi à le lui demander et j’ai senti que ce n’était pas de gaieté de cœur qu’il le ferait. Je passe l’ambiance lourde qui s’en suivie…

 

Le 25 juillet 2007 (date anniversaire de ma propre mère), mon gynécologue m’appelle pour me donner les résultats. J’étais au travail. «Il n’y a aucun spermatozoïde, vous n’aurez pas d’enfant avec cet homme: il faudrait, s’il est d’accord, faire des examens complémentaires pour connaître l’origine du problème».

 

Le choc.

 

Il fallait annoncer à mon ami les résultats. On habitait ensemble depuis trois mois, dans notre ferme. Par ailleurs, je n’ai plus jamais eu mes douleurs au ventre. J’ai toujours les résultats du spermogramme dans une enveloppe, dans mon bureau. La soirée d’annonce fut terrible et ce fut surtout le début de la douleur chez lui, de la culpabilité chez moi, de la solitude pour chacun de nous deux et le début de deux mondes de silence…J’en ai pleuré, en silence ; jamais je crois, et pourtant ce n’était pas le premier coup dur de ma vie, je n’ai eu aussi mal, jamais je n’ai trouvé la vie aussi injuste, incohérente, dépourvue de sens. Au moment où tout était possible, où enfin je me sentais «femme», la porte m’a violemment claquée au nez. Je me suis sentie exclue, rejetée, abandonnée, atrocement seule. Je crois qu’il a fait à titre personnel quelques investigations médicales mais il ne m’en a jamais vraiment parlé.

 

Je pleurais seule, dans ma voiture, dans la forêt, sur mon cheval. Jamais en présence de quelqu’un. Personne d’autre ne savait sauf une amie. Il a plongé pendant 3-4 mois dans l’alcool mais jamais d’allusion à la douleur, au chagrin, à tout ce qui peut pousser une personne à essayer de s’échapper. Quelques bribes parfois que j’essayais de lui arracher. «J’étais mieux avant, quand je ne savais pas!». Que de mails, de sms, laissés sans réponse!…De mon côté, je plongeais gentiment…Pubs, magazines, que des femmes enceintes. On essaye de me vendre des couches-culottes à l’entrée de la coop. Ah oui, j’oubliais ! Peu de temps avant le 25 juillet, la fille de mon ami annonce sa grossesse…Il est heureux d’être un futur grand-papa, ne comprends pas que je n’arrive pas à être de bonne compagnie avec sa fille, son ventre s’arrondissant…

 

J’ai cru mourir.

 

En janvier 2008, après un état physique qui se dégradait de jour en jour, je suis hospitalisée en urgence. Diabète insulino-dépendant...à vie. Je crois que les émotions peuvent nous tuer.

 

Sa petite fille est née en février ; j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps lorsque le téléphone a sonné, j’avais compris la bonne nouvelle. Il a vu, compris et m’a prise dans ses bras.

 

100% des gagnants ont tenté leur chance. J’étais bien décidé à tenter ma chance pour devenir maman. Adoption, PMA (Procréation Médicalement Assistée), j’ai tout essayé mais sans être marié, autant dire que très peu de portes se sont ouvertes.

 

D’abord, la PMA, inaccessible en solo en Suisse. Heureusement d’autres pays sont plus ouverts. Me voilà dirigée vers la Belgique.

 

1er rdv pour prendre contact avec le médecin et la psychologue. Personne ne s’est montré «donneurs de leçon», pour une fois. Prix, procédure médicale, tout m’a été expliqué clairement et simplement. Il faut trouver un cabinet gynécologique suisse pour me suivre en parallèle et envoyer tous les documents nécessaires pour déterminer le «bon moment biologique». Mon gynécologue était d’accord, ouf! Car tous ne le sont pas! De retour en Suisse, j’en ai parlé à mon ami et c’était OK pour lui mais je sentais bien qu’il avait peur. Mais il ne m’a jamais empêché d’essayer et de vivre ce que je sentais au fond de moi. Cette peur s’est manifestée pendant les cinq inséminations qui ont suivie par un silence et une absence qui, pour moi, ont été terribles, incompréhensibles. Ils m’ont fait doutée, de moi, de lui, de nous.

 

Que dire de ces cinq inséminations? Tout une organisation pour se rendre quasi du jour au lendemain en Belgique (un tout grand merci à mes collègues de travail qui, complices, ont repris mes séances), des traitements hormonaux à rendre folle (terrible de ne plus se maîtriser, surtout son humeur, cela combiné avec mon traitement à l’insuline), un espoir à chaque fois suivi d’une déception à crever quand ça ne «marchait» pas, CHF 10'000.- de claqués en cinq mois (voyage, médecines suisse et belge, etc.), un retour à la maison dans un silence de mort, etc. Des moments très difficiles et douloureux. Je garde toutefois un souvenir d’ouverture, de paix et de non jugement dans l’hôpital belge; couples de lesbiennes avec enfant (note importante  ces enfants se portaient bien, avait l’air d’être biens dans leur tête, bien éduqués; pas toujours le cas des gens qui se qualifient de « normaux »), femmes seules, couples (souvent jeunes) dans la salle d’attente. Je n’étais plus une tare, une égoïste, une qui «n’a qu’à accepter» qu’elle ne serait pas mère.

 

Au bout des cinq tentatives, j’ai décidé de faire une pause. J’ai beaucoup réfléchi, essayé d’écouter «ma petite voix», celle qui me dit si souvent ce qui est bon ou pas pour moi. Finalement, je me suis rendue compte de deux choses importantes. La première est que je ne tenais pas à tout prix à être enceinte. La deuxième est que je ne pouvais pas porter en moi un être qui n’était pas biologiquement de mon chéri. La conclusion était simple: je n’irai pas plus loin dans la PMA. Par ailleurs, j’étais convaincue que j’y laisserais ma santé physique et mentale.

 

J’ai partagé avec mon ami ma vision des choses. Il les a partagé et je crois que ce fut un grand soulagement pour lui. Les cinq mois de traitement ont été pour lui terribles surtout quand il me voyait au fond quand ça ne marchait pas. Pour ma part, je me suis dit : j’ai essayé. Ca n’a pas fonctionné mais j’ai essayé. Pas de regret, pas de «et si j’avais».

 

La procédure d’adoption fut aussi un tout grand moment de douleur. Lorsqu’un couple veut adopter, une seule personne les audite. Pour une femme seule, et soit disant pour prendre toutes les précautions, deux personnes assurent l’audition. Je me suis retrouvée devant deux femmes, assistantes sociales je crois (elles ne m’ont jamais donné une carte de visite), qui m’ont passée au crible au cours de plusieurs entretiens. Je suis pourtant habituée aux entretiens de part ma profession et je ne suis pas du genre à me laisser désarçonner mais là, ce fut destructeur. Je peux comprendre que leur rôle est de s’assurer que la famille d’accueil d’un enfant adopté est capable psychiquement et matériellement d’assurer et d’assumer de telles responsabilités. Cela ne les autorise pas à s’immiscer dans la vie intime des gens ni à faire de la «psycho à deux balles ». Deux personnes face à une, des questions du type «vous faites quoi de votre cheval si le futur enfant est allergique aux poils de cheval» ou encore (puisque je suis seule) «comment assurer vous vos besoins sexuels?». «Mais si, justement, vous pouvez tout nous dire! comme on ne se connaît pas, c’est plus simple!». Si je vous dis que j’en suis sortie démolie, cassée, dégoûtée, vous me croyez?

 

En parallèle, j’écoute avec une grande envie de disparaître les discours à table sur les liens du sang, quand les grands enfants de mon ami étaient à la maison. Et reviennent dans ma tête les paroles de ma mère qui nous disait, à ma sœur et moi : «N’élevez jamais un enfant qui n’est pas le vôtre!». Elle avait à 19 ans «hérité» de mon ½ frère, âgé de deux ans et issu du premier mariage de mon père, devenu veuf. Et une suite de vie de famille désastreuse autour de ce frère en souffrance. Ca a mouliné dans tous les sens dans ma tête. J’ai tourné et retourné tout ce qui s’y trouvait. Je crois qu’il est primordial de se poser les questions de fonds pour s’en sortir et surtout, prendre une certaine distance avec nos émotions qui nous submergent. En discutant avec mon gynécologue, il m’a tendu une carte de visite d’une psychologue «spécialisée» dans le domaine de la famille au sens large : PMA, adoption, etc. Je l’ai appelée et avec elle (MERCI ANNE !!!), j’ai fait un gros travail sur moi qui m’a permis de mieux me comprendre et de prendre les bonnes décisions pour moi.

 

Au fil du temps et de la thérapie, j’ai compris que mon projet d’adoption ne pourrait pas aboutir. Parce qu’il faut être deux dans le bateau. Et j’étais toute seule, en couple mais toute seule à m’engager, à y croire, à le désirer. Et pour moi, un enfant, ce n’est pas une affaire individuelle mais bien une construction à deux qu’il s’agisse d’une adoption ou pas. Je n’ai jamais fait de la maternité l’objectif de ma vie. C’est l’amour pour cet homme qui m’a donné ce désir d’avoir «quelque chose de lui, à vie». J’ai abandonné l’adoption et là aussi, j’ai essayé et ça n’a pas fonctionné. Je n’ai aucun regret. Je me suis tournée vers mes passions, dont le cheval et vers mon job (j’ai la chance d’avoir un travail enrichissant et épanouissant). Des portes inattendues se sont ouvertes, de chouettes projets se sont construits et se construisent encore. Avec mon ami, alors que tout aurait pu voler en éclat, rongés que nous étions par la culpabilité, la peur, le doute, la peine et j’en passe,  tout s’est au contraire consolidé et construit «autrement». Il ne peut pas me donner d’enfant mais il me donne tant d’autres choses! Notre couple est «reparti» et franchement, je me dis chaque jour que je suis chanceuse d’être à ses côtés. Est-ce cela les prémices de l’amour véritable?

 

Aujourd'hui, je suis reconnaissante des rencontres et des appuis que j'ai reçus le long du chemin.

Je suis la marraine d’une chouette petite fille, la fille de ma meilleure amie.

Je suis capable de parler d’enfant avec une juste émotion.

J’assume ma condition de femme sans enfant et je n’ai pas à  m’en justifier.

Je n’ai pas de regret.

Un troisième cheval arrivera prochainement.

Nous habitons un lieu magique avec nos animaux.

Je viens d’avoir une promotion au travail.

Je suis toujours amoureuse de lui.

Je crois bien que je suis heureuse.

 

Aujourd'hui, le 30 mars 2014, la paix poursuit son installation en moi. Parfois, «je me dis que...» mais au fond de moi, c'est derrière. J'ai pris une décision avec clairvoyance et je m'y tiens. Je regarde la vie des autres, celles qui sont maman, sans émotion particulière; je ne les envie pas, je les accepte mais j'avoue ne pas vraiment être en mesure de partager leur quotidien, si loin du mien. J'ai la chance d'avoir des perspectives professionnelles très intéressantes et une vie riche et intense grâce à mon chéri, notre ferme et nos passions.

        

C'est vrai, une porte s'est fermée pour moi, pour nous (car la maternité n'est pas une affaire individuelle de femme, c'est une vraiment une histoire de couple) il y a quelques années mais quand je regarde toutes celles qui se sont ouvertes à nous, je me dis presque que ça valait la peine!


Tout ça pour dire qu'aujourd'hui, je vais bien et que je suis une personne heureuse et sereine dans la vie!

 

Commentaires




 

Partager:

A lire

Voir également

Nos partenaires